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Choisir l’IA ou la recherche dans le cadre d’une petite société d’histoire ?

À quoi bon effectivement continuer d’adhérer fidèlement à une société d’histoire locale, quand Internet et sa nouvelle figure de proue, l’IA (l’intelligence artificielle), brassent instantanément l’océan mondial des données numériques et synthétisent, comme miraculeusement, le savoir qu’on recherchait. Dans cet article estival, je propose un petit essai qui intéressera peut-être aussi, de façon subsidiaire, le visiteur du château de Ray-sur-Saône, propriété, depuis 2015, du département de la Haute-Saône.

Je n’ai pas encore visité la splendide demeure dominant le cours de la Saône, juste approché le parc arboré et les jardins. Sensibilisé par les questions de l’eau – au pied du château, sur le cadastre napoléonien, on voit des îles, un moulin, pas de pont mais un bac… –, je me demande comment le jardin, sans doute déjà très beau au XIXe siècle, pouvait profiter de l’eau, être arrosé ; de même comment l’eau domestique arrivait au château, situé 50-60 mètres plus haut que la Saône. La question avait pu tarabuster le maire du village de Ray, Philippe-Gabriel de Marmier (1783-1845), propriétaire aussi du château où il était né ; elle passionnait aussi, à la même époque, sous la Restauration, un ingénieur des Ponts et chaussées, Pierre Arnollet (1776-1857), qui avait précédé à Dijon le célèbre hydraulicien Henry Darcy, à qui la ville doit toute son adduction, l’eau arrivant à tous les étages des immeubles dès 1847. Mais passons par l’IA pour en savoir un peu davantage :

Requête 1 : Pierre Arnollet a-t-il travaillé en Haute-Saône ?

Réponse IA :

 À ma connaissance, il n’existe pas de preuve que Pierre Jean-Baptiste Arnollet ait exercé des fonctions en Haute-Saône.

Les éléments biographiques disponibles retracent une carrière qui se déroule principalement :

  • en Égypte, lors de l’expédition de Bonaparte (1798–1801) ;
  • en Italie (département français des Apennins) pendant une courte période ;
  • puis surtout en Côte-d’Or, où il est ingénieur des Ponts et Chaussées, notamment à Auxonne et Dijon, avant de devenir ingénieur en chef du département. Il y travaille sur les routes, les ponts sur la Saône, l’alimentation en eau de Dijon et, plus tard, sur des projets ferroviaires.

Le fait que certaines autorités de contrôle des Ponts et Chaussées soient installées à Besançon (dans l’actuel Doubs) ne signifie pas qu’il ait été affecté en Haute-Saône. Les archives et les études biographiques consultées ne mentionnent aucune affectation ni chantier dans ce département.

Si votre question concerne un ouvrage précis (un pont, une route, un canal ou un projet en Haute-Saône) auquel Arnollet aurait pu contribuer indirectement, je peux effectuer une recherche ciblée sur ce chantier ou cette commune.

Requête 2 : Pierre Arnollet a-t-il alors travaillé au château de Ray-sur-Saône ?

Réponse IA :

 Les recherches disponibles ne mettent pas en évidence une intervention de Pierre Arnollet au château de Ray-sur-Saône.

Au contraire, les sources convergent vers une carrière centrée sur la Côte-d’Or (Auxonne, Dijon, Pontailler-sur-Saône), où Arnollet dirige des travaux de routes, de ponts sur la Saône, d’hydraulique et d’alimentation en eau, avant de se consacrer aux chemins de fer. La biographie de référence publiée par la SABIX, très détaillée (plus de 40 pages), ne mentionne à aucun moment Ray-sur-Saône ni des travaux au château.

En revanche, il existe un lien indirect qui peut expliquer cette question :

  • Arnollet était responsable de nombreux ouvrages sur la Saône, notamment autour d’Auxonne et de la navigation fluviale. Il a rédigé des mémoires techniques sur les ponts, les digues et les aménagements de la rivière.
  • Le château de Ray-sur-Saône domine également la vallée de la Saône, mais son histoire architecturale est liée aux familles seigneuriales de Ray, aux reconstructions des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, puis aux restaurations contemporaines menées par le département de la Haute-Saône. Les études historiques du château ne citent pas Arnollet parmi les ingénieurs ou architectes intervenus sur le domaine.

Il existe toutefois une piste intéressante : les archives du fonds Arnollet conservées à la bibliothèque municipale de Dijon contiennent ses papiers professionnels et de nombreux mémoires techniques. Si Arnollet a réalisé une expertise ponctuelle pour le château de Ray-sur-Saône (par exemple sur une adduction d’eau, un pont, des jardins ou un ouvrage hydraulique), c’est probablement dans ces manuscrits qu’on pourrait en retrouver la trace.

Si votre information provient d’une tradition familiale, d’un inventaire ou d’une archive du château, je peux vous aider à vérifier cette piste en recherchant spécifiquement un mémoire, un devis ou une correspondance entre Arnollet et les propriétaires du château de Ray-sur-Saône.

 L’IA est prolixe, elle compile des milliards de données et fait ressortir de sa fulgurante distillation numérique une quintessence que l’on pourrait croire irréprochable, définitive… Mais rien n’a été réfléchi, soupesé, imaginé, tout a été puisé dans une documentation déjà produite… Aucune espèce de curiosité, d’imprévisibilité, d’enthousiasme, de surprise, d’interrogation n’auront présidé à la démarche historique. Du « réchauffé », aurait dit le grand historien italien Carlo Ginzburg – il vient de mourir (le 17 juin 2026) et avait initié ce qu’on appelle la microhistoire, une méthode qui a bouleversé, dès les années 1970, l’écriture de l’histoire en variant constamment les échelles d’observation et en écoutant aussi l’ « avocat du diable » qui nous déloge des certitudes.

Et voici justement un petit objet oublié à propos de Pierre Arnollet, recueilli pourtant dans la SABIX citée par l’IA  (la biographie publiée en 1999 dans le bulletin de la Société des amis de la bibliothèque de l’école Polytechnique – Arnollet a intégré les premières promotions sous le Directoire) :

« En 1817, il obtient un prix de la commission d’irrigation de la Société Royale d’Agriculture pour une pompe de son invention. Il en vante les mérites dans une brochure de janvier 1823… »

 

Notre curiosité nous pousse alors vers les mémoires de la Société Royale d’Agriculture et nous découvrons, dans le recueil de l’année1820, la description précise de la pompe hydraulique mise au point par l’ingénieur Arnollet. Voici quelques extraits du mémoire :

 

Pierre Arnollet semble donc bien avoir rencontré le marquis de Marmier, travaillé en tout cas, directement ou pas, à l’installation d’une pompe hydraulique dans le château de Ray, qui devait permettre la remontée de l’eau depuis le fond d’un puits profond, d’une soixantaine de mètres – c’est justement la dénivellation entre le château et la rivière. Ainsi la microhistoire, ajoutant une note technique à l’histoire du lieu, peut enrichir et même réorienter la perception que nous avions aujourd’hui du château de Ray-sur-Saône. Au début du XIXe siècle, sous la Restauration, le marquis de Marmier participe certainement à cet engouement agronomique, qui fait comprendre notamment l’importance de l’irrigation et la mise en place de toute une architecture hydraulique[1] dans les paysages. Une histoire qu’il faudrait bien sûr approfondir.

Dans notre essai, la fameuse IA n’a rien vu passer et laissé échapper le menu fretin présent pourtant sur le Net. Ainsi continuera de courir, comme le furet, l’histoire, à condition qu’elle demeure aux mains des hommes. Son écriture, faite de contacts, de pratiques et d’interactions les plus divers, ne saurait être figée : histoire savante des universitaires, histoire des amateurs, des artistes, histoire patrimoniale ou mémorielle, histoire qui « sert » la nation, qui « sert » une entreprise – histoire « serve » disait Lucien Febvre… C’est bien sûr une banalité d’affirmer que l’histoire, dans sa pratique multiforme et vivante, contribue à défendre nos libertés et « sert » la démocratie. Et c’est une inquiétude de constater le difficile renouvellement des sociétés d’histoire animées souvent par des amateurs (Shaarl, Salsa, Luxeuil Patrimoine Vivant, Rencontres transvosgiennes…). Et n’oublions pas l’importance de la transmission (enseignement de l’histoire, publications, expositions, conférences, musées, actions patrimoniales…).

Pour finir, et à l’heure où des idéologues de tous poils font profession de désinformation, que grandit une espèce d’indifférence à la vérité et à la réalité, que la pratique rigoureuse de l’histoire est plus que jamais nécessaire, je m’associe au cri d’alarme de Damienne Bonnamy (« L’Université ouverte mérite plus de considération », L’Est Républicain du samedi 11 juillet 2026), qui dirige, depuis une quinzaine d’années, l’Université ouverte de Franche-Comté, une institution vieille de 45 ans, qui instruit chaque année quelque 2500 Comtois de tous âges et risque de voir sa subvention régionale supprimée.
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[1] Voir BÉLIDOR (Bernard Forest de), Architecture hydraulique, ou l’art de conduire d’élever et de ménager les eaux pour les différents besoins de la vie, 1737 (BNF, bibliothèque numérique Gallica).

Photo de l’en-tête : cadastre du XIXe siècle, le moulin sur la Saône , au pied du château de Ray, comporte quatre tournants.

Histoire familiale, histoire locale, histoire collective

Les Archives départementales présentent une exposition que l’on peut visiter jusqu’à la fin de l’année (aux heures d’ouverture habituelle des Archives) et qui est consacrée à des familles (Petitclerc et Cousin) qui ont marqué l’histoire vésulienne. Le dernier bulletin de la Shaarl se fait aussi l’écho d’histoires personnelles et familiales et L’Est Républicain (17 octobre 2022) rappelle, dans le cadre de la Bouquimania 2022, cette trouvaille faite dans une déchetterie, en 2021, de 300 cartes postales qui ont documenté l’article : Cartes postales, éclats de vie, histoire familiale (bulletin Shaarl 2022). On dirait que le papy-boom d’aujourd’hui, ces générations de l’après Seconde Guerre mondiale, qui ont profité de la croissance économique des Trente Glorieuses (1945-1975), de l’État-providence,  et vécu à bonne distance des théâtres de la guerre,  éprouve un besoin d’inventaire familial ; beaucoup réveillent en tout cas cette mémoire en la situant, et c’est la gageure à soutenir, entre l’autobiographie et l’histoire générale. On se croyait bien français, de peau blanche, portant un nom sans histoire (ma grand-mère paternelle s’appelle Martin), et on découvre bientôt une « étrangeté invisible » (Camille Lefebvre), ne serait-ce qu’en relevant les lieux de naissance de ses huit arrière-grands-parents. De nombreuses origines en dehors de la France, avec des noms et des langues qui se sont perdus dans les familles ; les traumatismes ont instauré aussi un silence, mais l’on veut connaître aujourd’hui les soubresauts qui ont conduit à son existence, avoir meilleure conscience aussi de l’inconfort de ceux qui traversent, au présent, les convulsions de l’histoire. Blague ordinaire en Europe centrale : je suis né à tel endroit, j’ai fréquenté l’école dans un autre pays, je me suis marié dans un troisième, j’ai travaillé dans un quatrième, ma place au cimetière sera encore dans un autre et… je suis toujours resté à la même place. Difficile d’ordonner alors sa généalogie. Combien de dépendances nationales pour l’Ukraine, par exemple, depuis 1917 ? Autre raison enfin qui peut expliquer le grand intérêt du moment pour l’histoire familiale, c’est la période que nous venons de vivre : « Ce temps de solitude et d’enfermement fut pour beaucoup consacré au rangement, notamment des photos de familles », écrit Annette  Wieviorka, la grande historienne de la Shoah, qui va plus loin que le rangement et publie Tombeaux – Autobiographie de ma famille (Seuil, 2022). Parus cette année également, les livres de Camille Lefebvre (historienne de l’Afrique du Sahara et du Sahel, qui enquête sur le passé de ses quatre grands-parents), À l’ombre de l’histoire des autres, et de la journaliste (France Inter) Sonia Devillers, qui démêle son ascendance roumaine dans Les exportés. Et si l’on se sent parfois un peu découragé par ce qui se passe à la surface de notre planète, on peut se plonger dans le grand livre du juriste Philippe Sands, qui vient d’être réimprimé dans le Livre de Poche : Retour à Lemberg (2017). Lemberg (nom de l’époque austro-hongroise), c’est aujourd’hui Lviv, la grande ville occidentale de l’Ukraine, et c’était Lwów, au temps de la Pologne… (Voir encore L’Est Républicain, 5 novembre 2022)

L’archéologie de l’eau et du climat

On oppose couramment l’archéologie à l’histoire : d’un côté l’étude des sociétés anciennes à partir de traces matérielles généralement enfouies dans le sol (os, poteries, outils, édifices…), de l’autre la science du passé à partir d’une documentation écrite, les archives. Les passionnés des cultures minières, nombreux à la Shaarl, nous ont familiarisés déjà avec des aventures dans le monde souterrain où il n’est plus question de décapage de l’humus à la petite cuillère mais d’acrobaties spéléologiques, de pompages grandioses de cavités ennoyées, de collaborations savantes avec les sciences dures (car l’archéologue minier se préoccupe aussi du devenir du minerai extrait, de minéralurgie, de métallurgie, jusqu’à la consommation des produits finis…)
Le dernier été, marqué par une sécheresse historique, nous a révélé encore une autre forme d’archéologie, où il a suffi de se promener bien souvent dans le lit des cours d’eau asséchés pour voir le passé à nu. On se reportera par exemple (cliquer sur lien vert) à divers reportages de France 3 réalisés principalement dans le Haut-Doubs et qui montrent, par exemple, divers vestiges d’une industrie métallurgique qui était dépendante de l’énergie hydraulique. Découverte également de pierres habituellement immergées et qui portent des dates de sécheresses remontant au XIXe siècle. Ce phénomène n’est pas strictement local, il fait écho aux nombreuses « Pierres de la faim » dévoilées cet été dans les rivières de l’Europe continentale et qui témoignent à leur façon d’une conscience vive et très ancienne (des inscriptions remontent au Moyen Âge) de notre dépendance à l’environnement. « Wenn du mich siehst, dann weine » (Si tu me vois, pleure), lit-on ainsi sur une pierre de l’Elbe, en Tchéquie (image de l’en-tête).

Mardi 22 février 2022

Sans l’actualité et son cortège d’événements, on aurait pu aujourd’hui s’en tenir simplement à la date et s’étonner : 22022022Ainsi écrite en chiffres, elle se lit à l’endroit comme à l’envers, peut même pivoter de 180°. Robert 1er de Bourgogne fêterait ses 1011 ans, car né en 1011, mais peut-être pas le vendredi 11 janvier, le 11011011 ; André 1er, dynaste de la principauté de Kiev, aurait 911 ans, car né en 1111, mais peut-être pas le 11 novembre, le 11111111, autres comètes chiffrées dans la course du temps.