Tous les articles par Daniel Curtit

Melisey. Histoire des Vosges saônoises. XIXe siècle.

Histoire familiale, histoire locale, histoire collective

Les Archives départementales présentent une exposition que l’on peut visiter jusqu’à la fin de l’année (aux heures d’ouverture habituelle des Archives) et qui est consacrée à des familles (Petitclerc et Cousin) qui ont marqué l’histoire vésulienne. Le dernier bulletin de la Shaarl se fait aussi l’écho d’histoires personnelles et familiales et L’Est Républicain (17 octobre 2022) rappelle, dans le cadre de la Bouquimania 2022, cette trouvaille faite dans une déchetterie, en 2021, de 300 cartes postales qui ont documenté l’article : Cartes postales, éclats de vie, histoire familiale (bulletin Shaarl 2022). On dirait que le papy-boom d’aujourd’hui, ces générations de l’après Seconde Guerre mondiale, qui ont profité de la croissance économique des Trente Glorieuses (1945-1975), de l’État-providence,  et vécu à bonne distance des théâtres de la guerre,  éprouve un besoin d’inventaire familial ; beaucoup réveillent en tout cas cette mémoire en la situant, et c’est la gageure à soutenir, entre l’autobiographie et l’histoire générale. On se croyait bien français, de peau blanche, portant un nom sans histoire (ma grand-mère paternelle s’appelle Martin), et on découvre bientôt une « étrangeté invisible » (Camille Lefebvre), ne serait-ce qu’en relevant les lieux de naissance de ses huit arrière-grands-parents. De nombreuses origines en dehors de la France, avec des noms et des langues qui se sont perdus dans les familles ; les traumatismes ont instauré aussi un silence, mais l’on veut connaître aujourd’hui les soubresauts qui ont conduit à son existence, avoir meilleure conscience aussi de l’inconfort de ceux qui traversent, au présent, les convulsions de l’histoire. Blague ordinaire en Europe centrale : je suis né à tel endroit, j’ai fréquenté l’école dans un autre pays, je me suis marié dans un troisième, j’ai travaillé dans un quatrième, ma place au cimetière sera encore dans un autre et… je suis toujours resté à la même place. Difficile d’ordonner alors sa généalogie. Combien de dépendances nationales pour l’Ukraine, par exemple, depuis 1917 ? Autre raison enfin qui peut expliquer le grand intérêt du moment pour l’histoire familiale, c’est la période que nous venons de vivre : « Ce temps de solitude et d’enfermement fut pour beaucoup consacré au rangement, notamment des photos de familles », écrit Annette  Wieviorka, la grande historienne de la Shoah, qui va plus loin que le rangement et publie Tombeaux – Autobiographie de ma famille (Seuil, 2022). Parus cette année également, les livres de Camille Lefebvre (historienne de l’Afrique du Sahara et du Sahel, qui enquête sur le passé de ses quatre grands-parents), À l’ombre de l’histoire des autres, et de la journaliste (France Inter) Sonia Devillers, qui démêle son ascendance roumaine dans Les exportés. Et si l’on se sent parfois un peu découragé par ce qui se passe à la surface de notre planète, on peut se plonger dans le grand livre du juriste Philippe Sands, qui vient d’être réimprimé dans le Livre de Poche : Retour à Lemberg (2017). Lemberg (nom de l’époque austro-hongroise), c’est aujourd’hui Lviv, la grande ville occidentale de l’Ukraine, et c’était Lwów, au temps de la Pologne… (Voir encore L’Est Républicain, 5 novembre 2022)

Mardi 22 février 2022

Sans l’actualité et son cortège d’événements, on aurait pu aujourd’hui s’en tenir simplement à la date et s’étonner : 22022022Ainsi écrite en chiffres, elle se lit à l’endroit comme à l’envers, peut même pivoter de 180°. Robert 1er de Bourgogne fêterait ses 1011 ans, car né en 1011, mais peut-être pas le vendredi 11 janvier, le 11011011 ; André 1er, dynaste de la principauté de Kiev, aurait 911 ans, car né en 1111, mais peut-être pas le 11 novembre, le 11111111, autres comètes chiffrées dans la course du temps.

Rustiques et citadins de Vesoul

(image : tracé du pomerium musée archéologique d’Aquilée)

L’humoriste Daniel Morin, sur les ondes de France Inter, récidive ce mercredi 2 février 2022 à propos du festival des cinémas d’Asie (à écouter sur France Inter) ; un premier billet consacré à l’événement vésulien datait du 6 février 2018 (à écouter ici). L’exercice matutinal est-il fait pour la gaîté ou l’irritation, l’humeur niaise ou l’humour plaisant ? Chacune et chacun en jugeront à l’écoute.

La chronique répétée sur Vesoul brode sur le thème ancien opposant ville et campagne, urbanité et ruralité, culture et sauvagerie ; on se rappelle la ligne archaïque et violente séparant Rome du monde extérieur (image de l’en-tête), l’histoire de Rémus et Romulus, celle de la fondation de la Ville (urbi et orbi). La préoccupation écologique devenue plus vive aujourd’hui, les deux mondes ont intérêt à se rapprocher, à se combiner même, et le citoyen illustre éculant ses souliers se doit de rencontrer le cul-terreux n’ayant pas de chausses. Le billet du matin invite aussi à forcer l’étymologie du mot rustique, qui rappelle, dans les langues d’Europe, l’espace qu’on peut se ménager dans l’endroit où l’on se trouve : the room (anglais), der Raum (allemand), et bien sûr rural, rustaud,… Le rustre a commencé de construire sa clairière au milieu de bois obscurs, et Vesoul, pendant cette semaine du Festival international des cinémas d’Asie, resplendissait des lumières de la ville.

De l’histoire des mots passons encore à la mémoire, en rappelant le souvenir de Pierre Blondeau (décédé en octobre 2020) et de sa femme qui avaient su aussi insuffler chez les rustiques du Haut-Doubs, à Pontarlier, un air de culture exceptionnel (des rencontres internationales de cinéma que Laure Adler, également de France-Inter, avaient remarquées en invitant le couple Blondeau à son émission Hors-Champs, c’était en octobre 2009). Merci en tout cas à Martine et Jean-Marc Thérouanne et à toute l’équipe qui poursuit l’aventure d’apporter à Vesoul un climat tout à fait revigorant au regard d’autres actualités déprimantes,

et pour le beau programme qu’il nous communique : c’est ICI, à Vesoul !!!

L’eau et le patrimoine

(photo de l’en-tête : moulin Millet, La Lanterne-et-Les Armonts, 1986.
Liens hypertextes en vert)

Que l’on s’occupe de l’eau, de sa qualité, de sa distribution équitable, voilà une bonne chose ; en France, la gestion de l’eau est confiée à six agences de bassins hydrographiques, notre arrondissement dépend de l’agence Rhône-Méditerranée-Corse. La Communauté de communes des Mille Étangs vient justement de signer un contrat avec l’Agence de l’eau (voir L’Est Républicain du 26 décembre 2021), qui doit intéresser le citoyen et l’usager de l’eau, tant les échelons administratifs de sa gestion, qui engagent une multitude d’acteurs,  apparaissent complexes et parfois même déconcertants. Rappelons que le Comité de bassin (quelque 170 membres) élabore le Schéma directeur d’aménagement et de gestion de l’eau (SDAGE), qui se décline localement jusqu’à la plus petite association de pêche, en passant par toutes sortes de dispositifs intermédiaires, comme l’Établissement public territorial de bassin Saône et Doubs, la compétence « Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations » (GEMAPI) dévolue aux nouvelles communautés de communes, la Commission locale de l’eau, la Fédération départementale de la pêche, les associations de protection de la nature (comme le Conservatoire d’espaces naturels), le réseau européen Natura 2000, le programme de financement LIFE… C’est au nom de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques (lema 2006), déclinaison française d’une directive européenne remontant à l’année 2000 – et que nous connaissons surtout par l’application du concept de « continuité écologique » -, que la Haute-Saône a commencé de voir la destruction de petits seuils de rivière (voir sur le ruisseau de Mansvillers, à Melisey), de retenues (difficile démolition du barrage du Creusot, sur le Raddon, à Fresse), de moulins (réaffectation du moulin Saguin, à Amage, et destruction de la digue). Ces interventions eussent sans doute été différentes aujourd’hui, depuis que le Conseil d’État a censuré la doctrine de la Direction de l’eau et de la biodiversité et caractérisé tous les excès commis au nom de la « continuité écologique » ; depuis que le Parlement a voté l’été dernier (loi du 22 août 2021) l’article 49 de la loi climat, qui interdit la destruction des moulins à eau.

Pour les interventions effectuées localement au nom de la continuité écologique, on se reportera aux images et à l’article Le dépaysement (shaarl, 2018). Voir également le rapport de l'enquête publique concernant la réhabilitation du moulin d'Esfoz, ainsi que la video réalisée par Fédération Française des Associations de sauvegarde des Moulins(dont la création remonte 1977).

Bonne nouvelle : L’Est Républicain nous informait tout récemment (13 nov. 2021) que le moulin d’Esfoz, à Corravillers, reprenait vie. La SHAARL avait participé à l’enquête publique de 2018, l’importante mobilisation collective autour du moulin avait pu venir à bout des obstacles.

Le moulin d’Esfoz (Corravillers, 1987)

Cette aventure avec les moulins comme avec beaucoup d’autres patrimoines offre sa leçon à l’heure où la situation sanitaire mine quantité d’associations qui perdent de nombreux adhérents, tout particulièrement dans les domaines de la culture. Restons fidèles à nos sociétés d’histoire pour mieux voir demain… et que vivent nos moulins.