Tous les articles par Daniel Curtit

Melisey. Histoire des Vosges saônoises. XIXe siècle.

Mardi 22 février 2022

Sans l’actualité et son cortège d’événements, on aurait pu aujourd’hui s’en tenir simplement à la date et s’étonner : 22022022Ainsi écrite en chiffres, elle se lit à l’endroit comme à l’envers, peut même pivoter de 180°. Robert 1er de Bourgogne fêterait ses 1011 ans, car né en 1011, mais peut-être pas le vendredi 11 janvier, le 11011011 ; André 1er, dynaste de la principauté de Kiev, aurait 911 ans, car né en 1111, mais peut-être pas le 11 novembre, le 11111111, autres comètes chiffrées dans la course du temps.

Rustiques et citadins de Vesoul

(image : tracé du pomerium musée archéologique d’Aquilée)

L’humoriste Daniel Morin, sur les ondes de France Inter, récidive ce mercredi 2 février 2022 à propos du festival des cinémas d’Asie (à écouter sur France Inter) ; un premier billet consacré à l’événement vésulien datait du 6 février 2018 (à écouter ici). L’exercice matutinal est-il fait pour la gaîté ou l’irritation, l’humeur niaise ou l’humour plaisant ? Chacune et chacun en jugeront à l’écoute.

La chronique répétée sur Vesoul brode sur le thème ancien opposant ville et campagne, urbanité et ruralité, culture et sauvagerie ; on se rappelle la ligne archaïque et violente séparant Rome du monde extérieur (image de l’en-tête), l’histoire de Rémus et Romulus, celle de la fondation de la Ville (urbi et orbi). La préoccupation écologique devenue plus vive aujourd’hui, les deux mondes ont intérêt à se rapprocher, à se combiner même, et le citoyen illustre éculant ses souliers se doit de rencontrer le cul-terreux n’ayant pas de chausses. Le billet du matin invite aussi à forcer l’étymologie du mot rustique, qui rappelle, dans les langues d’Europe, l’espace qu’on peut se ménager dans l’endroit où l’on se trouve : the room (anglais), der Raum (allemand), et bien sûr rural, rustaud,… Le rustre a commencé de construire sa clairière au milieu de bois obscurs, et Vesoul, pendant cette semaine du Festival international des cinémas d’Asie, resplendissait des lumières de la ville.

De l’histoire des mots passons encore à la mémoire, en rappelant le souvenir de Pierre Blondeau (décédé en octobre 2020) et de sa femme qui avaient su aussi insuffler chez les rustiques du Haut-Doubs, à Pontarlier, un air de culture exceptionnel (des rencontres internationales de cinéma que Laure Adler, également de France-Inter, avaient remarquées en invitant le couple Blondeau à son émission Hors-Champs, c’était en octobre 2009). Merci en tout cas à Martine et Jean-Marc Thérouanne et à toute l’équipe qui poursuit l’aventure d’apporter à Vesoul un climat tout à fait revigorant au regard d’autres actualités déprimantes,

et pour le beau programme qu’il nous communique : c’est ICI, à Vesoul !!!

L’eau et le patrimoine

(photo de l’en-tête : moulin Millet, La Lanterne-et-Les Armonts, 1986.
Liens hypertextes en vert)

Que l’on s’occupe de l’eau, de sa qualité, de sa distribution équitable, voilà une bonne chose ; en France, la gestion de l’eau est confiée à six agences de bassins hydrographiques, notre arrondissement dépend de l’agence Rhône-Méditerranée-Corse. La Communauté de communes des Mille Étangs vient justement de signer un contrat avec l’Agence de l’eau (voir L’Est Républicain du 26 décembre 2021), qui doit intéresser le citoyen et l’usager de l’eau, tant les échelons administratifs de sa gestion, qui engagent une multitude d’acteurs,  apparaissent complexes et parfois même déconcertants. Rappelons que le Comité de bassin (quelque 170 membres) élabore le Schéma directeur d’aménagement et de gestion de l’eau (SDAGE), qui se décline localement jusqu’à la plus petite association de pêche, en passant par toutes sortes de dispositifs intermédiaires, comme l’Établissement public territorial de bassin Saône et Doubs, la compétence « Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations » (GEMAPI) dévolue aux nouvelles communautés de communes, la Commission locale de l’eau, la Fédération départementale de la pêche, les associations de protection de la nature (comme le Conservatoire d’espaces naturels), le réseau européen Natura 2000, le programme de financement LIFE… C’est au nom de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques (lema 2006), déclinaison française d’une directive européenne remontant à l’année 2000 – et que nous connaissons surtout par l’application du concept de « continuité écologique » -, que la Haute-Saône a commencé de voir la destruction de petits seuils de rivière (voir sur le ruisseau de Mansvillers, à Melisey), de retenues (difficile démolition du barrage du Creusot, sur le Raddon, à Fresse), de moulins (réaffectation du moulin Saguin, à Amage, et destruction de la digue). Ces interventions eussent sans doute été différentes aujourd’hui, depuis que le Conseil d’État a censuré la doctrine de la Direction de l’eau et de la biodiversité et caractérisé tous les excès commis au nom de la « continuité écologique » ; depuis que le Parlement a voté l’été dernier (loi du 22 août 2021) l’article 49 de la loi climat, qui interdit la destruction des moulins à eau.

Pour les interventions effectuées localement au nom de la continuité écologique, on se reportera aux images et à l’article Le dépaysement (shaarl, 2018). Voir également le rapport de l'enquête publique concernant la réhabilitation du moulin d'Esfoz, ainsi que la video réalisée par Fédération Française des Associations de sauvegarde des Moulins(dont la création remonte 1977).

Bonne nouvelle : L’Est Républicain nous informait tout récemment (13 nov. 2021) que le moulin d’Esfoz, à Corravillers, reprenait vie. La SHAARL avait participé à l’enquête publique de 2018, l’importante mobilisation collective autour du moulin avait pu venir à bout des obstacles.

Le moulin d’Esfoz (Corravillers, 1987)

Cette aventure avec les moulins comme avec beaucoup d’autres patrimoines offre sa leçon à l’heure où la situation sanitaire mine quantité d’associations qui perdent de nombreux adhérents, tout particulièrement dans les domaines de la culture. Restons fidèles à nos sociétés d’histoire pour mieux voir demain… et que vivent nos moulins.

Un oublié, Charles Thirria (1796-1868)

Les historiens – ainsi Alain Corbin, dans Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot – Sur les traces d’un inconnu, 1798-1876 (Flammarion, 1998), ou Arlette Farge, dans Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle (La Découverte, 2019) – parviennent à saisir dans la poussière des archives le murmure des vies ordinaires, des personnes invisibles qui jamais ne se sont hissées aux créneaux de la notoriété. Inversement peuvent s’effacer, en quelques décennies, les traces d’hommes et de femmes qui furent illustres en leur temps. Les descendants ne se manifestent plus, les tombes abandonnées dans les cimetières sont relevées, quelques restes sont peut-être déposés dans la fosse commune…

Le personnage célèbre a pu aussi changer de lieux. Le grand ingénieur et mécanicien Benoît Fourneyron (1802-1867), inventeur de la turbine hydraulique, est reconnu dans sa ville natale de Saint-Etienne mais largement ignoré dans le département de la Haute-Saône où il expérimente pour la première fois, en 1827, à Pont-sur-l’Ognon, le moteur hydraulique « à pression universelle et continue ». Tout aussi oublié est Alfred Meugniot (1857–1928), né à Faucogney, qui contribue au début du XXe siècle à la restauration de la carpiculture française ; et personne, dans les festivités du Tour de France, ne s’est rappelé que le docteur Philippe Marre (1907-1980), qui exerçait à Lure dans sa clinique de la place de la Libération, fut un compagnon de Paul de Vivie, dit Vélocio (1853-1930), figure emblématique du cyclotourisme français. Philippe Marre, ami  du cyclotouriste Jacques Faizant, a été aussi rédacteur en chef de la revue de Vélocio, Le Cycliste ( publiée de 1887 à 1974 !).

Le travail de l’historien comporte cette fonction d’exhumation des figures oubliées et nous pouvons saluer les recherches du docteur Larère (il a aussi exercé à Lure) qui a rappelé  récemment à l’auditoire de la SALSA le parcours de Charles-Édouard Thirria (1796-1868), ingénieur des mines de la Haute-Saône, président de la SALSA en 1840, qui publia une œuvre imposante sur la Haute-Saône du XIXe siècle, aujourd’hui source documentaire essentielle. On pourra se reporter à la notice biographique et bibliographique établie par Claude-Isabelle Brelot, sur le site du Comité des travaux historiques et scientifiques. En ligne également le Manuel à l’usage de l’habitant du département de la Haute-Saône (1869 – 1003 pages)…

Charles-Édouard Thirria a bien été inhumé à Vesoul, mais de tombe plus aucune trace ; « aucun descendant ne s’est manifesté en 1963, lors du relèvement des tombes abandonnées», explique Jean-Claude Larère qui a entrepris des démarches fructueuses auprès de la municipalité de Vesoul. Le nouvel espace funéraire, qui jouxte le cimetière de la ville, s’appellera : Espace cinéraire Charles Thirria. Une plaque commémorative y sera inaugurée le samedi 24 octobre 2020, à 11 heures.