21 août 2018

Le dépaysement…

(Les articles classés dans L’air du temps, le plus souvent très subjectifs, n’engagent que leurs auteurs.)

Patrimoines

Lors des dernières Journées européennes du patrimoine (16-17 septembre 2017), tous les passionnés d’histoire ont pu retrouver, admirer, aimer un patrimoine de prédilection. Le mot patrimoine se décline aujourd’hui de mille manières : beaucoup d’amis de la SHAARL peuvent rêver devant un éclat de silex, un vieil outil, l’avers d’une monnaie, une collection de vieilles photos, un mot de patois, un château féodal… Bref, l’émotion patrimoniale peut jaillir aujourd’hui non seulement de la cathédrale mais aussi de la petite cuillère (mots d’André Chastel définissant le service de l’Inventaire), et l’on n’oubliera pas non plus le patrimoine immatériel, le patrimoine naturel, le patrimoine mondial de l’Unesco… et j’en passe. La magazine Télérama (12 septembre 2017) nous proposait d’ailleurs sur Internet un bel entretien sur le thème du patrimoine : François Chatillon, architecte en chef des Monuments historiques, dit qu’il est mal à l’aise avec le mot, il réfléchit notamment aux notions de restauration : Restaurer, ça veut dire quoi par rapport à conserver ? Et restituer ? Et réhabiliter ?

Restauration

La SHAARL n’est bien sûr pas seule à participer aux entreprises de préservation ou de restauration du patrimoine local, les politiques de l’eau, par exemple, se sont fixé aussi des objectifs de restauration du patrimoine naturel des cours d’eau, au nom d’un précepte apparemment très scientifique, répercuté sur beaucoup de médias et inscrit dans la Directive-Cadre sur l’Eau (DCE) édictée  par l’Union européenne depuis 2000, dans la loi sur l’eau et les milieux aquatiques en 2006 (LEMA 2006), dans la loi Grenelle de 2009-2010 (Trame verte et bleue) : au nom de la continuité écologique, c’est-à-dire principalement de la libre circulation des poissons et du bon transport des sédiments, les obstacles à l’écoulement de l’eau doivent être arasés.
En Haute-Saône, près de huit-cents ouvrages, seuils et barrages, auraient été identifiés (Voir article : Passion pêche, dans L’Est Républicain du 18 mai 2015) ; la fédération de Haute-Saône pour la pêche s’est engagée nettement, depuis plusieurs années, aux côtés des pouvoirs publics, dans la réalisation de plusieurs projets jugés ambitieux pour la restauration de la continuité écologique.

Aux abords du moulin des prés Vilery (Belonchamp, photo 25 janvier 2018).

Les résultats de ces travaux d’aménagements ne sont sans doute pas encore mesurables, leurs coûts élevés n’offrent guère cependant le droit aux erreurs : la réalisation de passes à poissons aux barrages de Geneuille et Voray, par exemple, sur l’Ognon, a coûté 1 235 412 euros (TTC) ( L’Est Républicain du 28 juin 2015). Notons également la réalisation de vidéos particulièrement louangeuses : les nouvelles adaptation et modernisation des sites hydrauliques intégrant les enjeux environnementaux ne souffrent guère la critique, on visionnera par exemple le film tourné en 2012 sur les travaux d’effacement du barrage du Creusot, à Fresse (Haute-Saône). Le coût de cet arasement de barrage, sur le ruisseau du Raddon, avoisine les 500 000 euros. La Haute-Saône poursuit toujours cet ambitieux programme de restauration des cours d’eau : quatre barrages sur le ruisseau de Mansvillers (qui se jette dans l’Ognon à Melisey, avec le dérasement achevé du barrage du moulin de Pré Villery), le barrage du moulin Saguin, sur le Breuchin, à Amage (le moulin a été acheté par la commune et un projet de réhabilitation, initié par la nouvelle communauté de communes des Mille Étangs, est en cours)…
Cette présentation concernant la restauration de cours d’eau qui nous sont familiers peut apparaître critique, je ne souhaite pourtant pas alimenter une opposition manichéenne (celle qui fait rage depuis quelques années, par exemple entre les propriétaires de moulins et la puissance publique). Je ne connais pas à vrai dire le fin mot d’une affaire toujours complexe quand elle met l’écologie en jeu et celle des rivières en particulier ; d’une affaire qui a aussi une longue histoire : la plainte des pêcheurs contre les pollutions est ancienne (cf. Gabrielle Bouleau, « Des plaintes des pêcheurs aux chiffres des experts », dans Une autre histoire des Trente Glorieuses, La Découverte, 2013-2015), elle aboutit à la première grande loi sur la pêche (31 mai 1865), dans laquelle se lisent déjà le classement des cours d’eau, la pose d’échelles à poissons… ; notons encore la grande loi sur l’hydroélectricité, qui remonte à 1919. Mon propos se veut modeste : le patrimoine naturel, celui des cours d’eau en réflexion dans cet article, offrent aussi des paysages à vivre et à rêver.

Paysages

Durant toute notre histoire, les paysages (les pagus habités par des paysans païens) enchevêtrent trois motifs : le sauvage, le rural, l’urbain (cf. Augustin Berque, Écoumène, Belin, 1987), autrement dit la forêt (foris pourrait indiquer l’en-dehors, voir forban, faubourg, forcené, forain…), les campagnes et la ville. Ce sont ces éléments de notre environnement immédiat qui nous motivent, qui font naître en nous l’émotion paysagère. Les paysages de nos vies naissent de cette émotion première, de cette mise en mouvement des hommes en relation avec leur espace (on rappellera aussi l’origine commune des mots rustique, room, Raum… qui disent l’espace).

Exemples :

L’écrivain voyageur Jacques Lacarrière, qui raconte ses 1000 kilomètres à pied à travers la France (Chemin faisant, 1974) souhaite avant tout redécouvrir des paysages de France ; il s’arrête – c’est la première page du livre -, au bord d’un canal : Qu’y a-t-il donc dans les écluses qui puisse encore nous fasciner ainsi ? Quand il passe à côté de Fougerolles, ce sont les eaux captives de la Combeauté qui l’attirent et le moulin de Marcel Saire qui l’inquiète particulièrement, monstre immobile secrétant frénétiquement ses sacs de farine comme la reine des termites ses milliers d’œufs.

Charles Cardot, le pharmacien de Melisey qui photographie les Vosges saônoises avant 1914, éprouvait aussi certaines émotions quand s’est achevée la construction du barrage du Creusot, vers 1895 ; un monument de granit en faveur de l’industrie nouvelle, qui a donné de la peine aux engins de chantier, en 2012, quand il s’est agi de le démolir.

Le barrage du Creusot aujourd’hui, après son arasement en 2012 (photo 9 décembre 2016).

Le paysage n’est pas seulement la nature imaginée, symbolique, romantique, il est aussi notre cadre de vie, l’espace vécu au quotidien, avec ses bonheurs, ses ressources, ses nuisances parfois… Quelques lignes et images pour préciser enfin le dépaysement qui m’a saisi dans la promenade du vendredi 8 septembre 2017, au fil du Mansvillers, et encore ce matin, jeudi 25 janvier 2018…

À pied depuis les granges Baverey (Melisey), j’ai rejoint le ruisseau de Mansvillers. Le chemin arrive très vite à l’ancien moulin des prés Vilery, où des ruines abritaient encore, à la fin du XXe siècle, le fils du dernier meunier, Henri Grosjean, surnommé Tatène, qui vécut près de son moulin, libre et misérable, jusqu’à sa mort en pleine forêt, le 31 décembre 1989. C’est à cet endroit, près du ruisseau qui faisait une superbe chute par-dessus le rocher, que je découvre le monde des moulins et que mes promenades moulinières ont commencé (voir « Facettes meunières ou le drame de la subsistance », dans La lanterne et le hérisson, fascicule 2, SHAARL 1997, p. 56).

Au nom de la restauration écologique, d’une notion qui ne semble pas encore pleinement validée par les études scientifiques, d’une prise en compte uniquement objective des paysages, la chute d’eau de l’ancien moulin a été arasée et il faut aller sur le cadastre napoléonien pour retrouver trace de l’ancien paysage.

Promenade septembre 2017 :

Promenade janvier 2018 :

Pareil traitement semble s’appliquer à présent sur le Breuchin, au moulin d’Amage qui a pourtant l’ambition de réunir dans ses murs l’histoire de l’hydraulique ancienne sur le Breuchin (voir L’Est Républicain du 5 septembre 2017).

Dernières  journées du patrimoine, l’automne dernier, et promenades d’aujourd’hui ont été l’occasion d’évoquer quelques sentiments géographiques : le pays que nous habitons n’est pas uniquement un lieu physique sur la Terre mais aussi -et tout particulièrement les paysages de l’eau- un endroit où se mêlent et s’échangent techniques et symboles, un milieu humain pour tout dire, que les politiques de l’eau ne sauraient bouleverser si brutalement.

Aux références dans le texte, j’ajoute :
- Quelles rivières pour demain ? de Christian Lévêque (Quæ, 2016).
- Démanteler les barrages pour restaurer les cours d'eau - Controverses et représentations, de R. Barraud et M.-A. Germaine (Quæ, 2017).
- Carte des sites déjà détruits ou menacés sur le blog très informé de l'association Hydrauxois ou encore sur le site de l'Observatoire de la continuité écologique et des usages de l'eau.
- Le dépaysement. Voyages en France, de Jean-Christophe Bailly (Seuil, 2011).
- L’eau et les rêves, de Gaston Bachelard (J. Corti, 1943).
- Histoire d’un ruisseau, d’Élisée Reclus (1869).
- La France sensible, de Pierre Sansot (Champ Vallon, 1985).
- Le théâtre de l’eau : rivières, riverains et rivalités dans les Vosges saônoises (XIXe – XXe siècles), Daniel Curtit (revue Rencontres Transvosgiennes, n° 7, 2017, pp. 35-68). 
- Les tribulations de l’Ognon. Rivière et riveraineté sous le mont de Vannes au XIXe siècle, Daniel Curtit (bulletin de la SHAARL, n° 37, 2018, pp. 100-124).