21 août 2018

Le dépaysement (II)

On dirait qu’on mène toujours même bruit dessus rivières ou étangs, durant ces jours d’été brûlants ; voici trois échos presque simultanés du monde médiatique (et culturel) qui invitent à reprendre la balade de dépaysement le long du ruisseau de Mansvillers (Melisey, Belonchamp, Ternuay… en remontant le cours du ruisseau).

L’historien Patrick Boucheron revient sur l’écriture de l’histoire : Écrire l’histoire, dit-il, c’est donner à comprendre la manière dont un peu de temps se plie dans l’espace (…) j’essaie de rendre sensible des récits d’espaces. Ce n’est pas se mettre devant un monument et l’expliquer, ce n’est pas une forme raffinée de tourisme... (France Culture, 13 juillet 2018).
Dans les Controverses du journal Le Monde, au festival d’Avignon (Le Monde, 21-22 juillet 2018), le sociologue Bruno Latour explique : Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire, mais les attachements, les conditions de vie. Et j’ajouterais que vous avez un territoire si vous pouvez le visualiser et, bien sûr, que vous tentez de le faire prospérer
Enfin la dernière mise en ligne de la revue Géocarrefour (n° 92/1-2018, l’une des plus anciennes revues françaises de géographie, fondée en 1926) montre un sommaire entièrement consacré à la drôle de question : Si nous imaginons le devenir des cours d’eau… ? L’imagination : une (res-)source bienfaitrice pour la gestion de l’eau ou une traversée trop idéalisée ?  Le numéro est notamment dirigé par J.-A. Perrin qui a soutenu, à Limoges, le 29 mars dernier, une thèse de géographie sur le sujet : Gouverner les cours d’eau par un concept : Etude critique de la continuité écologique des cours d’eau et de ses traductions…

Entre rêve et concept, j’ajoute seulement une troisième petite promenade en images le long du Mansvillers quelque peu bouleversé, à l’automne 2017, par des travaux de restauration visant la continuité écologique : Le chantier du ruisseau de Mansvillers à Belonchamp est sur ce plan exemplaire. Quatre seuils artificiels ont été arasés et le ruisseau a retrouvé sa dynamique (Assemblée générale de la Fédération départementale de pêche, à Athesans, le 22 avril 2018 / voir L’Est Républicain, 25 avril 2018).

Promenade juillet 2018

Les photos sont prises dans le débit d’étiage du dimanche 22 juillet 2018 (un orage avec forte pluie nocturne avait quand même eu lieu, trois jours auparavant)… et l’on voit que la dynamique des ruisseaux et rivières doit aussi compter avec la canicule qui sévit en ce moment, et avec les arbres arrachés lors des dernières inondations de printemps qui obstruent toujours le cours d’eau… En remontant la rivière, d’anciens petits seuils (pour l’irrigation) sont toujours visibles, mais c’est sur le site (arasé) de l’ancien moulin des Prés Villery que les traces d’aménagement hydraulique sont intéressantes, avec ce qu’il reste par exemple d’un chenal creusé dans le grès… Les deux étangs de l’amont, en lien avec une petite pisciculture abandonnée depuis de nombreuses années, retournent aux bois dormant. On ne peut s’empêcher de penser à certaines archives du XIXe siècle, comme à ces rôles de répartition des curages de cours d’eau, opérations initiées majoritairement par les mairies au moins jusque dans les années 1880. Et les habitants d’arpenter les ruisseaux de leur commune, comme à Fresse, en septembre 1838 : plusieurs dizaines de pages manuscrites décrivent l’hydrographie de la commune, l’insuffisance des lits, l’encombrement des berges, plus de 20 petits cours d’eau sont nommés, identifiés…

Mais où sont aujourd’hui les ruisseaux de la Folleterre, des Jovy et du Clos-Bouillon, la goutte des Andyâ et celle de l’Étoit ? Un lieu sans nom vise l’espace anonyme, ces non-lieux si bien étudiés par Marc Augé ; rien que les noms contribuent déjà à transformer un espace en un lieu. Puisse le nom du Mansvillers, qui rappelait déjà un habitat disparu à la fin du Moyen Ȃge, qui mêlait ruisseau, étangs, pisculture, meunerie, irrigation, prés (le ruisseau s’appelait alors ruisseau des Prés Villery)… ne pas ne pas se perdre définitivement dans les sapinières et dans un embourbement généralisé que la dynamique des restaurations écologiques ne parviendrait plus à réenchanter…

Les sommaires du bulletin

Les sommaires et les couvertures des bulletins de la SHAARL sont accessibles sur notre site à la rubrique BULLETINS, mais les images ne permettent pas une recherche dans le corpus des titres d’articles, des auteurs…, c’est pourquoi nous réunissons les sommaires des 37 bulletins de la SHAARL dans un même fichier (pdf) ; la recherche par mot dans le contenu du fichier est désormais possible. Seule la rubrique bibliothèque (acquisitions, dons d’ouvrages) a été retirée des sommaires, puisque l’inventaire des livres est mis à jour chaque année sur le site (accessible également à la recherche par mot).

Cliquer sur l’image pour accéder au fichier des sommaires

Ce travail de saisie est aussi l’occasion de rappeler quelques aléas dans l’histoire du bulletin. Les débuts surtout ont été difficiles, car c’est l’activité archéologique qui sollicite l’essentiel des énergies, il n’y a pas vraiment de responsable du bulletin.  Le nombre de chantiers ouverts, durant la décennie 1981-1990, est impressionnant et les rapports de fouilles constituent une grande partie des contributions au bulletin, ceux de Philippe Kahn par exemple (atelier de potiers à Luxeuil), qui sont publiés durant huit années consécutives. Dans ces mêmes années, le secrétaire, Michel Py, souligne comme un leitmotiv le point faible de l’association : c’est le retard des publications. Le bulletin 1982 paraît par exemple avec trois années de retard ! Cette irrégularité aurait pu distendre les liens avec les adhérents, elle perturbe d’ailleurs la rentrée des cotisations, mais il y a, dans ces années 1980, un enthousiasme pour l’histoire et le patrimoine : 102 adhérents au 27 janvier 1982, un an après la naissance de la SHAARL ; deux années plus tard, au 27 juin 1984, 95 nouveaux noms sont ajoutés à cette première liste. En 1992, dans le bulletin n° 11, ce sont 297 adhérents (nouveaux noms) qui s’ajoutent aux précédentes listes. Le bulletin a cette fois atteint sa vitesse de croisière, avec un plus grand nombre d’auteurs, une plus grande variété de sujets, une réalisation de moins en moins artisanale. Dans le rapport d’activité 1985 (nous sommes à l’AG du 21 mars 1986), Michel Py peut écrire : Heureusement, le bulletin a maintenant un responsable, en la personne de Denis Gremaud, mais les problèmes d’impression devront être rapidement réglés si nous voulons retrouver notre rythme de croisière et voir rentrer régulièrement les cotisations. (bull. 5-1985 – p. 6) Il faut attendre le n° 20 de l’année 2001 pour apercevoir le nom de l’imprimeur : 300 exemplaires – Concept Impression – Lure. Denis Gremaud passera très vite le relais du bulletin à Simone Schneider, délais de publication, qualité et variété des contributions vont être de mieux en mieux assurés. La SHAARL va connaître certainement son maximum d’adhésions durant toute cette seconde décennie d’existence, dans les années 1990.

Nouvelle transition et petit soubresaut sans doute au début du nouveau siècle : le bulletin n° 23 de l’année 2004 signale la nouveauté du site internet de l’association, en même temps que s’est constitué un Comité éditorial ; Claude Canard s’occupe de la mise en page et de la maquette de ce numéro. En 2005, au secrétariat, Thérèse Ponsot succède à Marie-Anne Boudot et accepte la responsabilité du bulletin. Le n° 24 (année 2005) est tiré à 360 exemplaires…

Un Comité de lecture plus restreint et animé par Thérèse a su garantir jusqu’à aujourd’hui la qualité matérielle et la régularité de parution de notre revue ; répondre aussi aux intérêts de plus en plus variés des lecteurs de la SHAARL. Les manières d’appréhender le passé sont en effet nombreuses : avec quelles questions ? quels thèmes ? quelle écriture ? quel type de récit ? Il est de plus en difficile pour le comité de lecture de refléter dans le bulletin cette multitude de sensibilités,  de regards sur l’histoire ; à la SHAARL se côtoient l’archéologue, le préhistorien, l’ethnologue, le conteur, le professeur, l’amateur, le curieux… Mais c’est aussi cette diversité grandissante qui peut ou doit être source d’un nouvel enthousiasme, sans doute un peu distinct de celui des années-patrimoine et mémoire  1980, diversité qu’il faut apprivoiser pour continuer de croire en l’histoire.

La SHAARL au pays clervalois

Un grand merci aux amis de l’association Mémoire et Patrimoine du Pays Clervalois (MPPC) qui ont reçu la SHAARL, mercredi 11 avril 2018, pour une découverte de leur petite ville (environ 1000 habitants). Un accueil des plus généreux et chaleureux attendait la dizaine d’adhérents de la SHAARL au château de Clerval, qui abrite le musée de la Mémoire et de la Paix. On ne dira jamais assez l’intérêt de ces échanges entre associations, non seulement pour découvrir l’histoire et les patrimoines de régions voisines, mais aussi pour débattre sur toutes les questions qui animent et habitent les associations d’histoire locale : devenir des petits musées d’histoire, organisation d’expositions en relation avec les collections, acquisitions, conservation, éducation, plaisir… autour d’une multitude de patrimoines qu’il faut préserver, étudier…

J.-Claude Mottaz, Mme Chrétien et d’autres bénévoles nous ont fait découvrir le musée de la Mémoire et de la Paix

Nous quittons le musée pour une autre ancienne bâtisse toute proche et la faconde intarissable de Gérard Blanc nous fait passer de l’orgueil des drapeaux et des flammes (Rimbaud) aux arts du feu. Car Clerval, dès le début du XVIIe siècle, a été le siège d’une importante faïencerie (Corinne Goy, INRAP Besançon, est la grande spécialiste de cette céramique médiévale et moderne)…

Mais l’histoire touche jusqu’au présent, avec une viticulture qui fut florissante (et les descentes vers les caves sont toujours bien visibles), avec une industrie reliée aux forges d’Audincourt… Colombages, anciens murs d’enceinte de la ville et de nombreux autres éléments architecturaux inscrivent le passé dans la commune d’aujourd’hui. Les efforts de restauration sont évidents, manifestes également les difficultés propres aux zones rurales, avec tout un habitat en déshérence ; le presbytère et son jardin de curé, par exemple, attendent une hypothétique reconversion. Le territoire offre heureusement plusieurs centaines d’emploi, dans la sous-traitance automobile, l’agroalimentaire (fromages Ermitage), la plasturgie, mais beaucoup d’employés ne sont pas des habitants de Clerval (taux de chômage en 2014 = 18,4, bien au-dessus de la moyenne nationale, d’après les données de l’INSEE). Le tissu associatif reste un garant de cohésion, de lien, de solidarité, de convivialité, sans doute encore plus difficile à conforter en milieu rural et dans les domaines de la culture.

La mémoire du passé est un puzzle toujours inachevé, nous le mesurions, dans l’embellie printanière, en retournant au cœur médiéval qui bat toujours – Patrick Guillot nous l’a fait très vivement ressentir, à l’extrémité de l’éperon barré qui surplombe la vallée du Doubs. Sur la motte castrale de la Malatière, au-dessus du village de Rang, les sentiments de la SHAARL vibraient à l’unisson.

Suite aux discussions avec Patrick Guillot au sujet de fouilles archéologiques, Pierre Moret nous communique ses remarques (voir commentaires) et un article de presse récent à propos des pillages :Encore merci à tous les amis clervalois, sans oublier Choupette et son compagnon…