Le dépaysement (II)

On dirait qu’on mène toujours même bruit dessus rivières ou étangs, durant ces jours d’été brûlants ; voici trois échos presque simultanés du monde médiatique (et culturel) qui invitent à reprendre la balade de dépaysement le long du ruisseau de Mansvillers (Melisey, Belonchamp, Ternuay… en remontant le cours du ruisseau).

L’historien Patrick Boucheron revient sur l’écriture de l’histoire : Écrire l’histoire, dit-il, c’est donner à comprendre la manière dont un peu de temps se plie dans l’espace (…) j’essaie de rendre sensible des récits d’espaces. Ce n’est pas se mettre devant un monument et l’expliquer, ce n’est pas une forme raffinée de tourisme... (France Culture, 13 juillet 2018).
Dans les Controverses du journal Le Monde, au festival d’Avignon (Le Monde, 21-22 juillet 2018), le sociologue Bruno Latour explique : Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire, mais les attachements, les conditions de vie. Et j’ajouterais que vous avez un territoire si vous pouvez le visualiser et, bien sûr, que vous tentez de le faire prospérer
Enfin la dernière mise en ligne de la revue Géocarrefour (n° 92/1-2018, l’une des plus anciennes revues françaises de géographie, fondée en 1926) montre un sommaire entièrement consacré à la drôle de question : Si nous imaginons le devenir des cours d’eau… ? L’imagination : une (res-)source bienfaitrice pour la gestion de l’eau ou une traversée trop idéalisée ?  Le numéro est notamment dirigé par J.-A. Perrin qui a soutenu, à Limoges, le 29 mars dernier, une thèse de géographie sur le sujet : Gouverner les cours d’eau par un concept : Etude critique de la continuité écologique des cours d’eau et de ses traductions…

Entre rêve et concept, j’ajoute seulement une troisième petite promenade en images le long du Mansvillers quelque peu bouleversé, à l’automne 2017, par des travaux de restauration visant la continuité écologique : Le chantier du ruisseau de Mansvillers à Belonchamp est sur ce plan exemplaire. Quatre seuils artificiels ont été arasés et le ruisseau a retrouvé sa dynamique (Assemblée générale de la Fédération départementale de pêche, à Athesans, le 22 avril 2018 / voir L’Est Républicain, 25 avril 2018).

Promenade juillet 2018

Les photos sont prises dans le débit d’étiage du dimanche 22 juillet 2018 (un orage avec forte pluie nocturne avait quand même eu lieu, trois jours auparavant)… et l’on voit que la dynamique des ruisseaux et rivières doit aussi compter avec la canicule qui sévit en ce moment, et avec les arbres arrachés lors des dernières inondations de printemps qui obstruent toujours le cours d’eau… En remontant la rivière, d’anciens petits seuils (pour l’irrigation) sont toujours visibles, mais c’est sur le site (arasé) de l’ancien moulin des Prés Villery que les traces d’aménagement hydraulique sont intéressantes, avec ce qu’il reste par exemple d’un chenal creusé dans le grès… Les deux étangs de l’amont, en lien avec une petite pisciculture abandonnée depuis de nombreuses années, retournent aux bois dormant. On ne peut s’empêcher de penser à certaines archives du XIXe siècle, comme à ces rôles de répartition des curages de cours d’eau, opérations initiées majoritairement par les mairies au moins jusque dans les années 1880. Et les habitants d’arpenter les ruisseaux de leur commune, comme à Fresse, en septembre 1838 : plusieurs dizaines de pages manuscrites décrivent l’hydrographie de la commune, l’insuffisance des lits, l’encombrement des berges, plus de 20 petits cours d’eau sont nommés, identifiés…

Mais où sont aujourd’hui les ruisseaux de la Folleterre, des Jovy et du Clos-Bouillon, la goutte des Andyâ et celle de l’Étoit ? Un lieu sans nom vise l’espace anonyme, ces non-lieux si bien étudiés par Marc Augé ; rien que les noms contribuent déjà à transformer un espace en un lieu. Puisse le nom du Mansvillers, qui rappelait déjà un habitat disparu à la fin du Moyen Ȃge, qui mêlait ruisseau, étangs, pisculture, meunerie, irrigation, prés (le ruisseau s’appelait alors ruisseau des Prés Villery)… ne pas ne pas se perdre définitivement dans les sapinières et dans un embourbement généralisé que la dynamique des restaurations écologiques ne parviendrait plus à réenchanter…