Tous les articles par Daniel Curtit

Melisey. Histoire des Vosges saônoises. XIXe siècle.

Calamité (II)

Image de l'en-tête : Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (1658-1733), musée Atger, Montpellier.

La fermeture des Archives départementales peut être l’occasion de reprendre ou de découvrir l’ouvrage de Louis Jeandel et d’André Thévenin : En Haute-Saône… avant 1700 – Promenade dans les Archives départementales (Textes et documents de la SALSA, 2015). Une mines d’informations saisies au plus près d’une documentation considérable (examen, par exemple, de plus d’une centaine d’inventaires et de comptes répartis de 1555 à 1700), une contribution remarquable à l’histoire surtout matérielle de la vie de nos ancêtres (la maison, le mobilier, la nourriture, l’éclairage, l’outillage agricole, les armes…), à celle de choses peut-être devenues banales, qui ne l’étaient pas. Dans ce gros ouvrage (A4, 305 p.), le chapitre Santé et médecine évoque l’épidémie de peste survenue au début de la Guerre de Dix Ans, dans l’été 1636 surtout, à Vesoul, Chariez et Gray.

Calamité

image de l'en-tête : Policiers portant un masque pendant l’épidémie de grippe espagnole, en 1918 (auteur inconnu, Seattle, NW des États-Unis – article Wikipedia).

Calamité… le titre de notre exposition reportée, Du grain au pain, oubliait sans doute les blés en tiges, que désignait autrefois le mot chaume, du latin calamus : ainsi le désastre qui touche les récoltes a pu s’appeler une CALAMITÉ (d’après le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey).

Dans l’expectative – et le mot désigne tout à la fois une attente et un espoir –, nous découvrons brutalement le temps des fléaux que nous croyions situé derrière nous. Cette période de confinement est propice à toutes sortes de reconnaissances et, puisqu’il faut repousser tout contact avec le papier, fouillons les inépuisables filons numériques, pour découvrir ainsi le dévouement d’un médecin de campagne.

Pierre Alphonse Niobey est issu du Cotentin (de la commune de Hambye, dans département de la Manche) et vient soigner en Haute-Saône, dans le bourg de Gy, durant l’été 1854, les malades du choléra. En 1858, il publie son rapport, un ouvrage de 170 pages (à consulter sur le site Gallica) dans lequel nous pouvons prendre connaissance aussi des statistiques concernant l’épidémie dans l’ensemble du département (dix mille décès), ainsi que de la progression du choléra qui sévit de juin jusqu’à la fin du mois d’août. Il faudra attendre le début des années 1880 pour que Robert Koch identifie le bacille du choléra, juste après celui de la tuberculose. Reconnaissance à tous ces artisans de la connaissance humble, hussards blancs aujourd’hui de la recherche scientifique et des soins dispensés dans les hôpitaux.

Quelques extraits de son ouvrage en sus de la légion d’honneur :

Au moment de l’épidémie, dans un temps de communication lente, les perceptions sont diverses ; voici un article du Journal de la Haute-Saône, daté du 5 juillet 1854 :

Aussitôt après l’épidémie de choléra, des monuments furent édifiés dans les communes épargnées : Notre-Dame des Neiges à Château-Lambert, chapelle Saint-Roch à Sainte-Marie-en-Chanois… (voir l’article d’Alain Jacquot-Boileau sur le choléra à Champagney).

La ville aux si belles maisons de maître…

   Les 29e Rencontres Transvosgiennes se dérouleront cette année à Saint-Loup-sur-Semouse, la Cité du meuble (samedi 19 octobre 2019), en partenariat avec la communauté de communes de la Haute-Comté… FR3 Bourgogne-Franche-Comté diffuse justement aujourd’hui, 11 janvier 2019, un court reportage sur « La ville aux si belles maisons de maître… », qui pourrait préfigurer des questions au menu des futures Rencontres Transvosgiennes, avec l’intervention notamment d’Eric Tisserand, qui vient de publier sa thèse sur la forêt des Vosges (Construction d’une filière industrielle au XIXe siècle). Dans le reportage d’aujourd’hui, Louis Jeandel brosse l’historique du Conservatoire du meuble et M. Thierry Bordot, le maire de Saint-Loup, esquisse les rebondissements de l’artisanat du bois. On se rappelle « Le Siège de Liffol » (Liffol-le-Grand, dans le département des Vosges), première Indication Géographique dédiée aux produits manufacturés et décernée… en 2016 ! L’histoire et la presse nous ont habitués cependant aux tableaux noirs de la désindustrialisation ; les Trente Glorieuses, dans le contexte de la crise climatique actuelle et avec quelque raison, ont leur versant désastreux, la crise du textile (années 1950), celles de la métallurgie, de la papeterie, de la verrerie… ont frappé durement, à différentes époques, les sociétés avec le chômage de masse, marqué les paysages avec les friches industrielles… Et le bois, que la houille avait naguère détrôné (première révolution industrielle) paraît résister, revenir sur la scène de l’industrie, belle matière pour entrer dans la nouvelle année…

Le dépaysement (II)

On dirait qu’on mène toujours même bruit dessus rivières ou étangs, durant ces jours d’été brûlants ; voici trois échos presque simultanés du monde médiatique (et culturel) qui invitent à reprendre la balade de dépaysement le long du ruisseau de Mansvillers (Melisey, Belonchamp, Ternuay… en remontant le cours du ruisseau).

L’historien Patrick Boucheron revient sur l’écriture de l’histoire : Écrire l’histoire, dit-il, c’est donner à comprendre la manière dont un peu de temps se plie dans l’espace (…) j’essaie de rendre sensible des récits d’espaces. Ce n’est pas se mettre devant un monument et l’expliquer, ce n’est pas une forme raffinée de tourisme... (France Culture, 13 juillet 2018).
Dans les Controverses du journal Le Monde, au festival d’Avignon (Le Monde, 21-22 juillet 2018), le sociologue Bruno Latour explique : Ce n’est pas l’espace qui définit un territoire, mais les attachements, les conditions de vie. Et j’ajouterais que vous avez un territoire si vous pouvez le visualiser et, bien sûr, que vous tentez de le faire prospérer
Enfin la dernière mise en ligne de la revue Géocarrefour (n° 92/1-2018, l’une des plus anciennes revues françaises de géographie, fondée en 1926) montre un sommaire entièrement consacré à la drôle de question : Si nous imaginons le devenir des cours d’eau… ? L’imagination : une (res-)source bienfaitrice pour la gestion de l’eau ou une traversée trop idéalisée ?  Le numéro est notamment dirigé par J.-A. Perrin qui a soutenu, à Limoges, le 29 mars dernier, une thèse de géographie sur le sujet : Gouverner les cours d’eau par un concept : Etude critique de la continuité écologique des cours d’eau et de ses traductions…

Entre rêve et concept, j’ajoute seulement une troisième petite promenade en images le long du Mansvillers quelque peu bouleversé, à l’automne 2017, par des travaux de restauration visant la continuité écologique : Le chantier du ruisseau de Mansvillers à Belonchamp est sur ce plan exemplaire. Quatre seuils artificiels ont été arasés et le ruisseau a retrouvé sa dynamique (Assemblée générale de la Fédération départementale de pêche, à Athesans, le 22 avril 2018 / voir L’Est Républicain, 25 avril 2018).

Promenade juillet 2018

Les photos sont prises dans le débit d’étiage du dimanche 22 juillet 2018 (un orage avec forte pluie nocturne avait quand même eu lieu, trois jours auparavant)… et l’on voit que la dynamique des ruisseaux et rivières doit aussi compter avec la canicule qui sévit en ce moment, et avec les arbres arrachés lors des dernières inondations de printemps qui obstruent toujours le cours d’eau… En remontant la rivière, d’anciens petits seuils (pour l’irrigation) sont toujours visibles, mais c’est sur le site (arasé) de l’ancien moulin des Prés Villery que les traces d’aménagement hydraulique sont intéressantes, avec ce qu’il reste par exemple d’un chenal creusé dans le grès… Les deux étangs de l’amont, en lien avec une petite pisciculture abandonnée depuis de nombreuses années, retournent aux bois dormant. On ne peut s’empêcher de penser à certaines archives du XIXe siècle, comme à ces rôles de répartition des curages de cours d’eau, opérations initiées majoritairement par les mairies au moins jusque dans les années 1880. Et les habitants d’arpenter les ruisseaux de leur commune, comme à Fresse, en septembre 1838 : plusieurs dizaines de pages manuscrites décrivent l’hydrographie de la commune, l’insuffisance des lits, l’encombrement des berges, plus de 20 petits cours d’eau sont nommés, identifiés…

Mais où sont aujourd’hui les ruisseaux de la Folleterre, des Jovy et du Clos-Bouillon, la goutte des Andyâ et celle de l’Étoit ? Un lieu sans nom vise l’espace anonyme, ces non-lieux si bien étudiés par Marc Augé ; rien que les noms contribuent déjà à transformer un espace en un lieu. Puisse le nom du Mansvillers, qui rappelait déjà un habitat disparu à la fin du Moyen Ȃge, qui mêlait ruisseau, étangs, pisculture, meunerie, irrigation, prés (le ruisseau s’appelait alors ruisseau des Prés Villery)… ne pas ne pas se perdre définitivement dans les sapinières et dans un embourbement généralisé que la dynamique des restaurations écologiques ne parviendrait plus à réenchanter…